j'étais La Benoîte ...

J'étais un restaurant. J'étais un lieu de rendez-vous, de lien, d'échange. J'étais un lieu de convivialité. Aujourd'hui je ne suis plus qu'un endroit vide, de simples murs sans plus de vie. J'étais “La Benoîte”.

 

Laissez-moi vous conter rapidement l'histoire de ma vie.

Des heures de gloire passées aux échecs d'aujourd'hui.

Laissez-moi aussi vous emmener au pays des rêves, de mes rêves.

Et imaginons ensemble ce que j'aurais pu devenir.

Ce que j'aurais du devenir.

Ou plutôt redevenir.


On venait de loin pour s'asseoir à ma table ...


Je fus jadis un des joyaux de notre commune. L'on venait de loin pour s'asseoir à ma table et se régaler. Les habitants se croisaient souvent en mes murs et “La Benoîte” signifiait quelque chose.

 

Mon nom était synonyme de rencontres et de joie. Dans le village, nous étions plusieurs à jouer ce rôle de “créateur de lien social”, “d'insufflateur de vie”...

En ces temps, la vie résonnait quotidiennement au cœur de notre commune. Mais mes comparses finirent par rendre l'âme, chacun à leur tour. Puis ce fut le mien. Je me crus alors définitivement perdue. Condamnée à n'exister que dans la mémoire de quelques anciens, qui partiraient à leur tour, tôt ou tard, emportant avec eux mes histoires de jeunesse.

 



On allait me sauver ...


Enfin vînt le temps de l'espoir. On allait me sauver ! Me réanimer ! J'allais de nouveau être le centre, jouer mon rôle. Créer du lien, insuffler de la vie dans mon village ! J'étais la plus heureuse !

 

La mairie s'investissait et investissait. Mes murs reprenaient des couleurs. Je me parais à nouveau de mes plus beaux atours.

 

Bientôt les villageois reviendraient.

La Benoîte allait redevenir La Benoîte, pour le bien de tous. Mes nouveaux armateurs municipaux allaient me choisir de nouveaux capitaines !

 

Des zélés, enflammés, fanas, furieux, passionnés, bouillants, bouillonnants, euphoriques, inspirés... Des triomphaux !

 

J'allais reprendre la mer. Hélas, pour un temps seulement.

Car…



... J'allais enchaîner les naufrages !


Le premier d'abord.

Avec l'aide d'un jeune couple de matelots qui fit le choix de se désintégrer plutôt que de s'intégrer. Mais il fallait persévérer. L'on avait pas investit pour rien que diable ! Je devais vivre ! Il en allait des finances du village !

 

Alors on me choisit de nouveaux pilotes. Deux vieux loups de mer cette fois, plus chevronnés donc plus séduisants, mais surtout plus rassurants. Du moins assez pour emporter la décision municipale de leur confier ma barre.

Second naufrage.

 

Malédiction ! Je suis à nouveau un rafiot déserté, à quai, attendant de reprendre la mer...

 

... Ce qui me laisse le temps de réfléchir. D'observer et d'écouter aussi.

 

Dire que l'on a tant espéré de moi, de ma résurrection. J'étais pourtant prête ! Accueillir villageois et touristes ne me faisait pas peur, bien au contraire. Je ne demandais que cela. Redevenir une étape obligée dans mon Beaujolais que j'aime tant. Si j'avais fait naufrage, par deux fois, cela ne pouvait être de mon fait.



Alors, à qui la faute ?


Mes capitaines successifs ? Je crois qu’aucun ne m'avait comprise, qu’aucun n'avait saisi ce à quoi j'étais destinée, un rôle pourtant crucial. Mais pouvais-je pour autant les blâmer, eux, les pièces rapportées ? Ils avaient certes leur part de responsabilité, mais ils n'avaient pas agi seuls. Ils avaient été choisis. Et c'était eux, ceux qui avaient fait ces choix, les vrais responsables de mes naufrages. C'étaient eux, mes armateurs, qui dès le départ n'avaient pas compris ce que j'étais, ce que je devais être pour ce village mourant. C'était leurs choix de capitaines qui avaient conduit à mes fortunes de mer.

Leur avait-on au moins demandé, à mes capitaines, ce qu'ils comptaient faire pour le village, leur village désormais ?

Leur avait-on seulement demandé s'ils l'aimaient au moins ? Avaient-ils un projet pour refaire de moi le “créateur de lien et l'insufflateur de vie” que j'avais toujours été ? Bien sûr que non. Mes armateurs ne m'avaient vue que comme une rente. Certainement. Mais après mon premier naufrage, les élections municipales approchant, il avait vite fallu me trouver un nouveau capitaine… car moi vide, c’était un bien mauvais signe.



 

Ô rage, Ô désespoir ...


Aujourd'hui mes armateurs municipaux se lamentent et pleurent sur leur triste sort. Se remettent-ils pour autant en cause ? Je doute qu'ils aient compris. Je doute qu'ils aient même écouté ce que le village espère de moi:

 

L'espoir d'un lieu où régnerait la convivialité, un lieu qui accueillerait locaux et étrangers, qui marierait simplicité et qualité, un lieu où les associations aimeraient à se retrouver, où les parents sauraient la jeunesse en sécurité.

 

Un lieu de rendez-vous dans un village qui en est aujourd'hui dépourvu...

... Et pas un simple retour sur investissement, même s’il faut bien reconnaître que j’ai coûté cher.

 

Je reste intimement persuadée d'avoir mon rôle à jouer. Et je pense que beaucoup de villageois partagent mon avis, car eux aussi ont compris mon utilité.

 

Ceux qui espèrent encore sont souvent, et c'est bien normal, les plus critiques envers les vrais responsables de mes échecs passés.


 

J'étais La Benoîte. Et je ne demande qu'à le redevenir.

Mais je crois que cette fois, j'aimerais changer de nom.

Sais-t-on jamais, si malédiction il y avait...

 


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